Quand l´arabisme souscrivait fortement au sionisme

Publié le par mais_si

Le roi Abdallah de Transjordanie:

« Je crois que c’est la divine providence qui vous a ramenés ici, vous, à un peuple sémitique, qui s’est trouvé en exil en Europe et qui a partagé ses gloires, qui vous a ramené dans cet Orient sémitique qui a besoin de vos connaissances et de votre initiative. Avec votre aide,, les peuples sémitiques recouvreront leur ancienne gloire. »

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Le précédent de 1919

Paul Giniewski Le Monde 20 septembre 1978

Note de la rédaction d´Objectif-Info:
Voici un article du journal "Le Monde", aimablement communiqué par Albert Soued, à qui nous rendons hommage. Le texte date de près de trente ans. Ecrit au moment de la négociation de paix israélo-égyptienne de Camp David en 1978, il rappellait que l'antagonisme israélo-arabe n'était nullement écrit dans le marbre, dès le début de l'entreprise de retour des Juifs en Palestine. Bien au contraire, ceux-ci trouvèrent face à eux des chefs arabes conscients des bienfait que pourrait leur apporter une coopération durable avec les Juifs, dans leur volonté de sortir du joug ottoman et de la misère. C'est la Grande Bretagne qui devait diviser et opposer Juifs et Arabes pour servir ses intérêts impérialistes après la Grande Guerre.
Aujourd'hui, la victoire électorale du Hamas est une très mauvaise nouvelle pour l'avenir des relations israélo-palestiniennes, et surtout pour l'émancipation et le développement des Palestiniens eux-mêmes. L'article de Giniewski rappelle les raisons qui conduisaient les Arabes en 1919, à désirer l'installation des Juifs en Palestine et la collaboration avec eux. Leur pertinence est aujourd'hui intacte. C'est ce qui fonde par-delà les déferlantes obscurantistes et terroristes qui prévalent aujourd'hui, la possibilité d'un Proche Orient apaisé et fécond. Pour les générations futures... C'est là en tout cas, notre message aux Arabes et aux Palestiniens. Il ne tient qu'à
eux de se hisser à l'âge ou où tout peuple, enfin adulte, sort de la cruauté, de l'aveuglement et de l'illusion.

La paix israélo-égyptienne à un précédent lointain. Il y a un peu moins de 60 ans, le 3 janvier 1919, Juifs et Arabes ont signé un traité qui allait bien au-delà d’une non belligérance ombrageuse. Il fondait une alliance empreinte d’une chaude cordialité.

L’accord avait été mis en chantier à Amman en juin 1918, au cours d’une première rencontre entre l’émir Fayçal, fils du shérif de la Mecque, qui avait dirigé la révolte arabe contre les Turcs, et le docteur Weizman, président de l’exécutif sioniste. Le traité fut signé six mois plus tard, à Paris, où séjournaient d’importantes délégations arabes et sionistes, invitées à la conférence de Versailles. Il avait pour but de coordonner les actions des uns et des autres vis-à-vis de l’Entente.

Le texte reconnaissait le droit des juifs à la souveraineté sur la Palestine et organisait leur coopération avec les États arabes ou la Grande Arabie qui naîtrait du démembrement de l’empire ottoman.

« L’État arabe et la Palestine, convenaient notamment des partenaires, s’inspireront d’un désir d’entente et d’une bonne volonté réciproque et, à cette fin, des représentants arabes et juifs seront nommés et maintenus dans les territoires de l’autre État.

Dès que les délibérations de la Conférence de la Paix auront pris fin, les frontières définitives entre l’État arabe et la Palestine seront fixées... Dans l’établissement de la constitution et de l’administration de la Palestine, toutes mesures seront prises en vue de garantir pleinement la mise à exécution de la déclaration Balfour… (1)

Toutes les mesures seront prises pour encourager et stimuler l’immigration des Juifs en Palestine sur une large échelle et pour établir dans le plus brefs délai les immigrants juifs sur le territoire, grâce à une colonisation plus dense et à une culture intensive du sol ».

Quelques mois plus tard, l’émir Fayçal envoya Félix Frankfurter, membre de la délégation sioniste, une lettre-déclaration s’exprimait non plus des obligations contractuelles, mais une chaleur humaine si intense qu’après plus d’un demi-siècle d’hostilités elle n’a pas perdu de son rayonnement :

« Je voudrais redire ce que j’ai dit souvent en Palestine et en Europe. Nous sommes convaincus que les Arabes et les Juifs son des parents de race très proche ayant subi tous deux des persécutions de la part de force supérieure aux leurs. Mais, par une coïncidence heureuse ils ont été à même de faire ensemble le premier pas vers la réalisation de leurs idéaux nationaux. Nous autres arabes, surtout nos intellectuels, regardons la plus grande sympathie le mouvement sioniste. Notre délégation à Paris connaît exactement les propositions que l’organisation sioniste a soumises à la Conférence de la Paix, et les considère comme modérées et comme bien-fondées. Nous ferons quant à nous de notre mieux pour aider à leur succès. Nous tenons à adresser aux juifs nos vœux cordiaux de bienvenue à l’occasion de leur retour dans leur patrie... Nous travaillons ensemble pour reconstruire et pour faire revivre le Proche-Orient et nos deux mouvements se complètent. Le mouvement juif est national et non impérialiste et notre mouvement également est national et non impérialiste. Il y en Palestine assez de place pour les deux peuples. Je crois que chacun des deux peuples a besoin du soutien de l’autre pour arriver à un véritable succès...

Dans nos différents n’est engagée aucune question de principe. Ils se rapportent seulement à des contestations de détail, ainsi qu’il en surgit souvent, inévitablement, dans les rapports entre peuples voisins… En approfondissant le détail des choses presque toutes les contestations disparaîtront.

Ainsi que mon peuple, j’envisage avec confiance un avenir dans lequel nous aiderons nous nous aiderons mutuellement afin que les pays auxquels nous portons un vif intérêt puissent à nouveau reprendre leur place dans la communauté des nations civilisées ».

La vision de Herzl

Théodore Kernel, l’inventeur de « l’État juif », avait écrit dès 1897 : « Les Arabes et les Kurdes nous aiment. Parfois, les Arabes vont porter leurs disputes devant un Juif plutôt qu’au tribunal des Turcs.» Il avait décelé la principale composante de l’entente judéo-arabe : leur commune aversion du maître ottoman. Il y en avait une deuxième : le besoin qu’avaient les Arabes, à cette époque lointaine, du savoir-faire des Juifs.

En février 1913, D’aoud Barakat, membre du parti pour la décentralisation, rédacteur en chef d’Al Ahram, avait écrit « qu’il est absolument nécessaire de s’entendre entre sionistes et Arabes… Les sionistes sont nécessaires au pays. L’argent qu’ils apporteront, leur connaissance, leur intelligence et leur sens de l’industrie contribueront sans aucun doute à sa régénération ».

En 1899, Yusuf Dia Al Khalidi ancien président du conseil municipal de Jérusalem, avait appelé l’idée sioniste complètement naturelle et juste : « Qui peut contester les droits des Juifs sur la Palestine ? Historiquement, c’est bien votre pays. »

Salim Najjar, autre « décentralisateur » du régime turc, avait proposé une alliance avec le Jeune Turc, le quotidien créé par le mouvement sioniste à Constantinople, un cheval de Troie habilement introduit chez l’adversaire ottoman, et qui était devenu à cause sa qualité l’un des journaux les plus influents de la capitale de l’Empire ! Cette alliance fut effectivement conclue entre le Parti de la décentralisation et les sionistes, avec des obligations réciproques et définies : « Le comité du Caire, étant en principe favorable à l’immigration juive en Syrie et en Palestine et à une entente avec les sionistes, se fera un devoir de travailler pour un rapprochement du monde arabe avec le monde israélite et de dissiper par sa propagande orale et par la voix de la presse arabe tous les préjugés qui avaient jusqu’ici cours dans le monde arabe au sujet de l’immigration juive et qui empêchait le rapprochement arabo-israélite. En échange, le Jeune Turc ce sera un devoir d’appuyer la cause du mouvement arabe... Il fera tout son possible pour que les journaux européens (surtout allemands) avec lesquels il est en relation en fassent de même. »

Quand les délégations arabes et sionistes se trouvèrent devant la conférence de la paix, les dirigeants arabes réitérèrent publiquement leurs sentiments devant les représentants des puissances et devant la presse.

Dans son mémoire soumis le 29 janvier 1919, la délégation du Hejaz excepta la Palestine de ses revendications. Comparaissant devant le comité des Cinq, le 6 février 1919, à la tête de sa délégation où figurait aussi le colonel Lawrence, l’émir Fayçal devait déclarer « qu’il laisserait en dehors la Palestine, dont toutes les parties intéressées auraient à discuter ». La délégation syrienne, entendue le 13 février, fut même plus explicite. « La Palestine, dit Cheikri Ganem, est incontestablement la partie méridionale de la Syrie. Les sionistes la revendiquent. Nous avons trop souffert de souffrances semblables aux leurs pour ne pas leur ouvrir largement les portes de la Palestine… Qu’ils s’établissent en Palestine, mais dans une Palestine autonome liée à la Syrie par les seuls liens d’une fédération... S’ils y forment la majorité, ils seront les maîtres. »

L’arabisme et le sionisme paraissaient dans pleinement d’accord et engagés dans une aventure politique commune.

Avaient-elles des chances d’aboutir ?

Il le semble bien. La Grande-Bretagne détenait à cette époque, le pouvoir de fait. Ses armées occupaient le Proche-Orient. Elle paraissait souscrire à cette politique. Son représentant le plus qualifié en intrigues et en grandes manœuvres politiques, le colonel Lawrence, nourrissait lui-même l’idée d’une complémentarité arabo-sioniste. Chez Lawrence, cette conception est d’autant plus significative, qu’on ne saurait le soupçonner d’autres mobiles que son pro-arabisme foncier. Il souligne d’ailleurs lui-même que c’est au nom des intérêts arabes qu’il souscrit au sionisme.

Le 2 août 1909, près de dix ans avant la révolte du désert, il avait décrit, dans une lettre à sa mère, les conditions économiques et sociales déplorables dans lesquelles stagnait la Palestine. « Plus vite les Juifs la mettront en culture, mieux cela vaudra : leurs colonies sont des points de lumière dans le désert. »

En septembre 1920, dans un article de The round Table, il ajoutait : « Par l’exercice de leurs dons et leur capital, ils espèrent en faire un pays aussi hautement organisé qu’un État européen. Le succès de leur entreprise conduira inévitablement à élever la population arabe à leur propre niveau… Cela pourrait avoir des conséquences de la plus haute importance pour l’avenir du monde arabe. Il pourrait y trouver une source technique qui le rende indépendant de l’Europe industrielle et dans ce cas la nouvelle confédération pourrait devenir une puissance mondiale. » Et Lawrence, avec une prémonition prophétique qui donne à son affirmation une signification actuelle, conclut : « Cependant cela ne se produira ni dans la présente ni dans la prochaine génération. Mais tout empire qui voudra se fonder en Asie occidentale devra en tenir compte. Car un tel empire tiendra ou tombera du fait de l’effort sioniste et selon le cours que prendront les événements en Russie. »

Mais si la Grande-Bretagne avait libéré les peuples du Proche-Orient du joug des Turcs, c’était pour les mettre sous le sien propre. Elle devait donc braquer contre elle un nouveau mouvement d’indépendance arabe, et la Palestine juive, qui s’était étoffé. Elle a réussi à dresser des mouvements l’un contre l’autre, quand tout les appelait à continuer de faire cause commune. L’antisionisme arabe finit par l’emporter sur ce courant philo-sionistes.

On retrouve cependant, jusque très avant dans l’affrontement fratricide des deux peuples, un écho de l’idylle de 1919.

En 1948 encore, peu avant la proclamation de l’État juif, le roi Abdallah de Transjordanie dit à Golda Meir, venue à Amman négocier, si s’était possible, la non-intervention du monarque : « Je crois que c’est la divine providence qui vous a ramenés ici, vous, à un peuple sémitique, qui s’est trouvé en exil en Europe et qui a partagé ses gloires, qui vous a ramené dans cet Orient sémitique qui a besoin de vos connaissances et de votre initiative. Avec votre aide,, les peuples sémitiques recouvreront leur ancienne gloire. » L’accord Bégin-Sadate montre que les frères ennemis ont enfin retrouvé le chemin de la convergence.

(1) Le 2 novembre 1917, lord Balfour, ministre des affaires étrangères, donnait par la déclaration qui porte son nom l’appui du gouvernement britannique à la création d’un « foyer national » juif en Palestine (NDLR)

source: http://www.objectif-info.com/index.php?id=279

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